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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V03-20 septembre 2011



Cy Jung Feuillets — V-03 20 septembre 2013

 [125d]

43.

Ruminer.
Voilà que la vachette prend ses aises ! On lui restitue aussitôt sa corne et on la remet à sa place. [103f] Cela lui donne un air de bouc amoché. La vachette s’émeut du commentaire. Elle rétorque qu’elle ne porte pas la barbiche et que sa cocarde est fort jolie contrairement à la couronne de péchés que se trimballe le bouc. Ce n’est pas faux. Elle veut bien nous la prêter, si cela peut nous aider à nous sentir plus en gaieté. On la remercie. On n’a jamais placé la joie dans le colifichet. On la plaçait plutôt dans… dans…
Le premier qui rigole sort immédiatement de la boîte !
Personne ne bouge. On préfère. On dresse le couvert. Combien sommes-nous ? Vingt et un, plus la liste ; vingt-deux. La chair, le corps. Vingt-quatre. Avec nous, cela fait vingt-cinq. Et Dieu ? On l’a déjà compté. On vérifie. Oui, c’est ça : vingt-cinq. Il y a aussi les quelques souvenirs qui traînent encore de-ci de-là. Doit-on leur mettre une assiette ? C’est inutile : ils s’autoalimentent. On soupire. On arrache la perfusion. On passe à table. Une lumière nous éblouit. On baisse les paupières. Cela ne suffit pas à l’éteindre. On veut monter la main en visière. Quelque chose nous en empêche. Quelqu’un ?
Parler.
On doit tout dire.
Raconter.
Chacun prend place autour de la table et s’installe confortablement. Dieu sert la soupe. On mange en silence. La tarte aux fraises se propose en dessert. On décline son offre. On préfère la garder dans la liste et que chacun suce l’os de son choix le temps que l’on raconte une histoire, une belle histoire, une histoire un peu magique, une histoire qui va nous faire rêver.
Cela s’est passé dans un train, à l’époque où l’on voyageait de nuit, ces trains peints en vert sombre, juste avant que la SNCF ne mette en service des wagons sans compartiments.
Orange. Des wagons aux portes orange.
On prenait une couchette. Parfois, on s’y allongeait dès le départ pour lire de bout en bout un SAS ou un San Antonio empruntés à la bibliothèque de papa. D’autre fois, on restait longtemps dans le couloir, à fumer des cigarettes, seule ou avec des voyageurs qui n’avaient pas plus envie de dormir. [105f]
Discuter.
Dire.
On pouvait rester des heures debout contre la portière à tenter de percer la nuit pour savoir où l’on était. La vitesse n’aidait pas. Alors on formait des hypothèses en fonction de l’horaire et de ce que l’on savait des gares traversées. Voir dans le noir à cent vingt kilomètres-heure. On était comme ça. On aimait bousculer la frontière comme ce jour où l’on a rencontré un Polonais. On s’est installés sur la plate-forme pour parler, en anglais. On ne parlait pas vraiment anglais. Il en aurait fallu plus que cela pour que l’on se taise tant on avait envie de faire ce voyage ensemble, se quitter après, ne pas vraiment se connaître mais s’en souvenir un jour. Ni plus, ni moins.
Ce jour est arrivé. On s’en souvient de cette nuit passée alors que l’on ignore le contenu de la conversation. Elle nous évoque un moment simple, un moment de partage. On a bu dans la même bouteille peut-être, mangé les mêmes friandises, ri, chanté. On ne sait plus. À moins que cela n’ait jamais existé.
Il a existé.
Il était Polonais.
On était dans un train.
On en est sûre. On garde l’image du passage à soufflet, des voies qui défilaient dans les interstices, du bruit qui couvrait nos paroles.
Quoi d’autre ? Le train roulait vers… Paris, sans doute. Rome, jamais. Les lois du rail ne sont pas identiques à celles des chemins fussent-ils de traverse. Est-ce parce que tous les wagons qui sortent de la mine mènent en Pologne ? On avait projeté avec Sarah d’aller là-bas. On a fait une cagnotte pour cela, grâce à Dédé et à la vente de livres que d’autres livres avaient supplanté. Est-ce que l’on y est allées ? On ne sait plus.
On ne sait pas.
La mémoire part en vrille en même temps que le cerveau se dessèche. On sort une pelle et une balayette. On rassemble la poussière. Quel joli petit tas ! On dirait des cendres.
Sortir.
Si les souvenirs font défaut, il va y avoir urgence.
On sait pourtant que l’on n’y est pas. Et la belle histoire, où est-elle ? Elle est du côté du Polonais assis sur la plate-forme, simple, sobre et qui laisse la trace indélébile d’un moment de joyeux partage. Elle est dans la vie qui résiste à toutes les injures, dans l’humanité capable de survivre à ce qui va au-delà du pire.
C’est l’histoire de… C’est notre histoire. Quel dommage que l’on ne soit en mesure se la rappeler ! Peut-être pouvons-nous la retrouver si on la chance qu’elle soit écrite quelque part, dans un livre, par exemple. Comment vérifier ? On les a tous vendus. On regarde la liste. L’histoire n’est pas là non plus. Et dans la lettre d’amour ? On ne va pas vérifier ; on craint d’y perdre de nouveau la joie à une autre histoire qui ne serait pas celle-là.
— Et la foi !
Quel est le rapport ?
— Le Polonais.
Ah ? [107f]
On se gratte le menton. Un bouton est apparu, une grosse pustule, plus grosse encore que l’horreur qui souille à jamais l’enfer. Le sang. Les larmes. Le feu ! Non ! pas le feu. On veut pourrir, pas brûler ! On veut avoir le temps d’aimer, encore et encore ! C’est au feu de recouvrer la joie ! Il a trop souvent failli ; il doit être restauré dans sa pureté. Purifier le feu, l’absoudre de l’autodafé.
Enflammer.
Le pétard sous la boîte de champignons se sent visé. Il est ému. Il réclame une pause pipi ! On la lui accorde. Les autres y vont, même Dieu. On reste seule. La pause dure. Sont-ils tous partis ? On n’y croit pas ; c’est un truc de gosses, ça, de se débiner du côté des toilettes juste au moment de la vaisselle. On rit. On les entend, là-bas, qui regardent voler la boîte et décoller le nichon.
Oh ! la belle bleue. On ramasse les miettes laissées sur la table. On met la vaisselle à tremper dans l’eau chaude avec quelques gouttes de dégraissant surpuissant. Il faut que ça mousse ! Dieu revient nous proposer de tenir le torchon. On accepte. On a envie de le brancher sur la question de la joie.
— La question de la foi ?
Judas ! tais-toi. C’est à Dieu que l’on s’adresse.
— Mais c’est Moi !
Encore cette clochette ?
On rince. Dieu essuie. La pile d’assiettes tangue. On dirait la tour de Pise. Le couteau suisse y grimpe. Il se jette dans le vide. La Bible l’attrape au vol. Le gros bouton se dégonfle. La liste réclame un peu de repos et une histoire plus drôle que celle du Polonais.
Elle n’était pas triste non plus.
Dormir.
On est d’accord. On va lire une histoire.
Ils reviennent, tous, affamés de tendresse et de poésie. Ils s’installent autour du poumon droit. Dieu sert une infusion et le dictionnaire s’ouvre sans prévenir. « Liqueur ». Vite ! on le referme. Il ne faudrait pas que ce mot-là s’efface. On va en avoir besoin pour assouplir la chair et façonner la joie. [108f] [109d]
Pétrir.
Et coller deux merguez dans le pain.

44.

Je tire sur les jambes. Elles remontent. Mes cuisses se posent sur mon ventre. Mes mains prennent appui contre le sol. Mes jambes repartent. Un jet d’air fuse sans que ma bouche ne s’ouvre vraiment. Il est puissant, inattendu. Inquiétant. Je me concentre sur la contraction de mes muscles. Je grimace. Je compte les mouvements. Mes genoux reviennent. Ils repartent et de nouveau l’air fuse entre mes dents. Je dois les écarter pour laisse passer ce qui sort tant son diamètre paraît conséquent. L’air vicié transporte autre chose que du carbone. Il y a là comme une lave. Non, c’est un ver, un serpent, une bête que mes poumons chassent. J’en ai presque la nausée.
L’air flue et flue encore. Mon larynx se fige. Ma glotte s’étarque. Je me crispe un instant. Mes jambes redescendent. Tout mon torse se détend. Une bulle de salive accompagne le flot. Mes poumons, d’un souffle rauque, dégazent. Je m’essouffle. Je continue les mouvements. Je compte. J’irai jusqu’à vingt et qui sait, l’intruse sera-t-elle totalement expurgée. J’y suis. Je m’effondre. Je respire plus librement. Quelque chose gît encore sous le plexus. Mes muscles sont cuits. Demain. Demain. C’est la bête qui expire. [114d] [115d] [116d] [117d]

45.

On se gratte les pieds.
On pourrait tout aussi bien éplucher des haricots verts. Des carottes, des pommes, des petits pois, des cerises, tous les fruits, tous les légumes. La nourriture n’en serait que meilleure et cela occuperait nos mains à autre chose qu’à triturer la chair et sarcler la peau.
Tricoter.
C’est ce que l’on a fait pour arrêter de fumer. On a pris un crochet, du coton, de la laine. On a monté une chaînette de cinq ou six mailles. On l’a fermée d’une simple maille coulée. Une maille en l’air pour commencer un premier rang. Des mailles serrées à suivre en calculant au mieux les augmentations. On a fabriqué ainsi de jolies pattes à casserole, des patins pour le parquet, des écharpes, des ponchos avec col roulé. Puis c’est devenu compliqué. Plus le crochet était fin et les modèles pointus, plus on se perdait dans la succession des mailles et des rangs. C’était fastidieux. Alors, on a remisé notre ouvrage, dans un carton, à la cave, entre un reste de carrelage et un jeu de Monopoly.
Ranger.
Renoncer.
Il semble que l’on y ait gagné quelque chose, une sorte de sérénité qui nous faisait jusqu’alors défaut. Et sans que rien ne l’annonce, on n’a soudain plus eu peur du mal que l’on aurait pu nous faire.
On n’y croyait pas trop. On s’observait grandir.
On s’est remis à lire. On aimait de moins en moins regarder la télévision. On écoutait de la musique. On travaillait. On furetait sur la toile. On écrivait des mails. On buvait des cafés froids. On allait se promener seule ou avec des amies chères. On dînait. On militait, beaucoup. On faisait du judo, encore plus. On courait. On cuisinait. Et on téléphonait en faisant les cent pas.
Marcher.
Compter.
Et s’assurer du contenu de la liste.
« Une Bible. Un dictionnaire. Un poisson qui pue. Un couteau suisse. Une tartine. Un oreiller. Une couette. Un tire-bouchon. Une échelle. Une poupée. Une paire de merguez. Jacques Lacan. Une tarte aux fraises. Un pétard sous une boîte de champignons. Une pince. Dieu. Une lettre d’amour. Une corde à linge. Une chaussette. Une vachette. Des chocolats. » [113f]
Quelque chose cloche. On lève les yeux au ciel. On se frictionne le menton. On avale une gorgée de salive. La faille émerge. Il semble que l’on doive changer l’ordre des choses ; la vachette cohabite mal avec les chocolats.
On modifie.
On biffe, sans éliminer.
Cocher.
« Une Bible. Un dictionnaire. Un poisson qui pue. Un couteau suisse. Une tartine. Un oreiller. Une couette. Un tire-bouchon. Une échelle. Une poupée. Une paire de merguez. Jacques Lacan. Une tarte aux fraises. Un pétard sous une boîte de champignons. Une vachette. Une pince. Dieu. Une lettre d’amour. Une corde à linge. Une chaussette. Des chocolats. »
Vingt et un. Le calcul tombe juste sans qu’il n’y ait besoin d’y ajouter des haricots verts. Le nez coule de nouveau. On vérifie que le dictionnaire est bien fermé. On n’a pas envie de lire la Bible. On écouterait volontiers de la musique mais on n’en a pas apporté. Les cordes vocales sont-elles en état de chanter ? La réponse est non. Alors, on se gratte les pieds. Ils ont perdu une bonne partie de leur peau. On se rabat sur la tartine puis sur une omoplate. On racle d’abord, on ronge ensuite. Le repas est terminé. Dieu passe l’éponge. On va pouvoir se reposer jusqu’à la prochaine cène.
Manger.
Dormir.
On a envie de rêver. On suce notre pouce, pulpe collée au palais. De l’autre main, on fait rouler une mèche. On est retombée en enfance.
Chouiner.
On y renonce. Cela donne mal à la tête.
Caguer.
On aurait dû prendre du papier pour s’essuyer les fesses. Cela ne sent pas très bon sans que le poisson qui pue n’y soit pour quelque chose. Et ça colle ! On se retourne. Le poumon émet un long râle putrescent. Ce sera le dernier. C’est heureux. Cette émission était vraiment dégoûtante. On coupe le son. On attrape la poupée. On la sert fort dans nos bras. Le rose de ses joues nous console. Ses cheveux chatouillent un peu. On s’en moque. On est bien. On a envie que cela dure.
Pour l’éternité ?
On ignore de quoi il s’agit.
On pose la tête dans le creux de l’estomac. On ferme les yeux. On imagine un jardin luxuriant, avec un pommier et un magnifique serpent qui s’enroule autour du tronc, langue fourchue en direction d’un fruit presque mûr.
— C’est le Paradis !
Et puis quoi, encore ? Judas, tu sais bien que l’on n’a pas envie de paradis, surtout s’il se situe en pleine nature, avec toutes ces bêtes et toutes ces plantes qui piquent ! On a si peur des serpents… On frémit. La chair y perd de sa consistance. On a peur, Judas ! On a peur au souvenir de cette vipère écrasée sur la route alors que l’on passait à mobylette. Maman conduisait la mobylette. On était assise sur le porte-bagages. Le serpent était venimeux. Même réduit à l’état de crêpe, il aurait pu nous mordre.
Tuer.
La mobylette itou.
Elle était rouge, comme du sang. Rouge, comme la cocarde, comme la tache qui noircit le poil du taureau quand on plante la banderille.
— Olé ! [114f]
La vachette pointe ses cornes, tête haute, queue basse, poil luisant. Elle frappe le sable du sabot. Elle souffle. On la rassure. Elle se rendort. La paix règne dans la boîte, la concorde. La violence est en panne. On chasse le rêve. On garde les yeux fermés. On voudrait que quelque chose se passe, quelque chose de doux, de tendre, de bienveillant. On voudrait y aller comme on avance dans la fraîcheur du matin, offerte à ce jour que l’aurore annonce, sereine, souriante.
Où irions-nous ? C’est comme quand il s’agissait de partir en vacances, on ne sait pas où aller. Il va falloir pourtant trouver. On pressent que cela nous aiderait à sortir. On est revenue à la case départ. On chasse le dépit qui pointe à fleur de nichon. Il vole. On lance les dés. On doit avancer. On a toutes les clés, même celles que l’on croyait restées posées dans l’entrée près du tournevis, du stock de Kleenex et de la montre chronomètre. Quelle est la porte qu’elles déverrouillent ? On appuie sur la poignée et on est face à l’évidence.
L’espace est toujours clos. La chair ne s’échappera pas de la boîte. Elle va y pourrir et ne se mêlera à la terre que le jour où la boîte elle-même se désagrégera. Cela peut prendre du temps, surtout que le bois est bien verni et à coup sûr traité contre la moisissure, les vers et autres parasites. Cela ne nous arrange pas. On va devoir s’en extraire à moins que notre destination n’ait rien à voir avec la matière telle qu’on l’a connue.
On a pourtant besoin du corps, pour éprouver.
Désirer.
Réputer.
C’est comme la Samaritaine avec son eau, sa cruche et la soif.
C’est comme tout, la mort, la boîte, la chair, la liste, une figure, une parabole. « Une Bible. Un dictionnaire. Un poisson qui pue. Un couteau suisse. Une tartine. Un oreiller. Une couette. Un tire-bouchon. Une échelle. Une poupée. Une paire de merguez. Jacques Lacan. Une tarte aux fraises. Un pétard sous une boîte de champignons. Une vachette. Une pince. Dieu. Une lettre d’amour. Une corde à linge. Une chaussette. Des chocolats. » [115f]
On épluche la corde à linge. Elle rouille sous sa protection en plastique. On l’enduit de moutarde. Elle dit que ça brûle. On calme la douleur avec un peu de tarte aux fraises. La poupée prépare le cartable de la vachette et le dictionnaire s’offre la tartine. Tout le monde est à son aise. La chair est apaisée. Elle se délite sans bruit. On dirait même qu’elle commence à ne plus rien sentir.
On retire la pince du nez. En effet. On ne sent rien à part les émotions, bien sûr, qui restent vives. Elles se cherchent un objet de désir, un purgatoire. Non, un exutoire. Ce n’est pas parce que les mots riment qu’ils disent la même chose. Le dictionnaire tranche et la Bible étanche la soif de la Samaritaine. Cela lui donne un air de déesse grecque sans la petite tunique vaporeuse ni le les épines sur la tête. [118d]
Planer.
C’est aussi un moyen de sortir. Encore faudrait-il une substance hallucinogène qui nous transporte.
— Je suis là !
Mais non, Judas ! on ne va pas sniffer des lentilles.
On remet la pince. On ouvre le dictionnaire. On voudrait savoir ce que signifie « avunculaire ». Le mot était resté dans un texto en attendant que l’on ait la gentillesse de le prendre en considération. Voilà qui est fait.
Le dictionnaire répond que c’est une histoire de tante.
— Pédé !
Et d’oncle.
Judas ! excuse-toi auprès de la dame.
— Que dalle ! [111d]
Il est vraiment grossier pour un personnage biblique. Cela ne nuit-il pas à la crédibilité de la foi ? Il faudra que l’on demande à Dieu ce qu’il en pense à l’occasion de la prochaine vaisselle.
— En Judas, Je me mouille.
Satanée clochette !
On fait une boule de la chaussette et on la lance pour la faire taire. Cela produit un bruit sourd, comme un tocsin. Quelqu’un est-il mort ? Ou alors, c’est la guerre. On tend l’oreille en prenant soin de ne pas l’égarer tant elle ne tient plus qu’à un nerf. On n’entend ni le son du canon ni le bruit des bottes. Il faut dire que la guerre est parfois sourde ; elle n’en est pas moins meurtrière.
Vaincre.
On brandit une sandalette sortie de nulle part. On manque de se couper. On la remet dans son fourreau.
Résister.
On récupère la chaussette. On défait la boule. On y emballe le foie. Il commençait à s’émietter. La chaussette n’y suffit pas. On ajoute du tissu adipeux. La solution est dans la chair. On le sait. Elle donne cette forme particulière de joie qui porte l’esprit vers la créance. On court après la Samaritaine ; elle est trop rapide ! On l’a perdue quand elle a tourné le coin de la fontaine. Il nous en faut une autre. Où va-t-on la trouver ? L’eau se vend désormais en bouteille. On reprend le dictionnaire. On veut savoir quel est le mot qui suit « avunculaire ». « Awalé » ; c’est une idée.
Jouer.
Cela nous occuperait.
On marque la page avec le couteau suisse. On balance la tête comme si une douce musique nous berçait.
« Lalala. »
Ce n’est pas un leurre ! On l’entend… Léonard Cohen chante The Faith. La foi.
On y est. On est là.
Et Dieu ?
Il essuie la vaisselle.
Déjà ?
On ne se souvient pourtant pas du partage d’un autre repas.
Sortir.
On sourit d’abord. On salue la chair. On flatte le corps. Ce qu’il reste des muscles bande. Les tendons jouent de la cornemuse en duo avec les humeurs presque solides à présent. L’épiderme s’offre une dernière jeunesse — quel Don Juan ! Le clitoris reste en retrait. Les yeux se voilent derrière la poussière du cerveau. Des larmes ont cristallisé sur les joues. On n’y touche pas. Elles brillent comme des perles. Ce sont des larmes de joie. La foi.
« Lalala. »
On tire la langue. Il ne sert à rien de s’y dérober. La foi. On l’a. On la tient. On ne la lâche pas. [109f]
« Lalala. »
— Tralalère. [110f] [112d]
Sortir.
On y croit. [116f]

46.

Je pompe. Mes muscles souffrent. J’inhale par la bouche pour leur donner le maximum d’oxygène. Ma sueur, sur ma nuque, tente, elle, de les rafraîchir. Je veux aller jusqu’à dix. Je plie les coudes. Je serre les fesses. Mon ventre se tend. Je déplie de nouveau les bras. Je marque une pause d’une fraction de seconde. Je redescends. La sueur brûle mes yeux. Je secoue la tête. C’est l’hécatombe ! Les gouttes se précipitent, le long du nez, sur les joues, depuis les tempes… Mon crâne est un déluge. [106f] Je me vide. Je m’écoule. Et pourtant je reste entière. C’est le mal qui s’échappe, la douleur, le trou, la faille. J’exsude et mon corps recouvre son unité, ma chair sa plénitude. Je coule et je suis comble. [119d] [120d] [122d]

47.

On éteint la cuisson des carottes. On couvre, sans égoutter. On ferme un œil. Puis l’autre.
Rêver.
On est sur une île. C’est la guerre. On doit se cacher. Les Allemands sont partout. On erre de fossés en troncs d’arbre. On est à bout. On ne sait plus où aller. Alors on s’assoit sur les talons au bord de la route, et on mange des bonbons. Des soldats patrouillent. Ils ne nous voient pas. On reste là. On se gave de friandises. On dirait que cela nous rend transparente à cette armée qui a envahi l’île. Une voiture s’arrête. Ce sont des Japonnais. On monte à l’arrière, coincée entre deux grands gars assez costauds. Deux autres sont à l’avant. La voiture roule jusqu’à une entrée de parking sous un immeuble, de ces parkings auxquels on accède par un ascenseur. On reste dans la voiture. L’ascenseur nous emporte. Arrivé en bas, on emprunte un escalier, puis une échelle de corde, et tout au fond du fond il y a une grande salle, immense, peut-être infinie. Des gens sont assis, des milliers de gens, serrés pire que des poissons qui puent dans une boîte de champignons. Et pourtant, on trouve tout de suite une place. L’homme à côté de nous nous sourit. On est sauve.
Vivre.
Loger.
La poupée nous tire par la manche. Elle nous réveille. On secoue la tête comme un animal qui s’ébroue. On est contrariée. On la rudoie.
Elle s’excuse. Elle voulait juste que l’on raconte une histoire.
On baisse d’un ton.
C’est vrai qu’on l’avait promis. On demande un répit. On veut retourner dans le rêve. On racontera ensuite. On le jure. On est si bien, là, au milieu de ces gens assis les uns contre les autres, agglutinés sans pour autant qu’ils ne soient collés. L’espace de chacun est respecté. On est vraiment bien. On est en sécurité. Et chose plus étrangère encore, ce sont des Japonnais qui nous ont sauvée des Allemands.
— Sasae tsuri komi ashi.
Le mot est joli. La prise est redoutable.
On tire sur la manche, bien à l’horizontale. On bloque le pied, plante sur la malléole. On pivote. Uke tombe. Son bras fouette le tatami. On le suit au sol. Il nous retourne comme une crêpe. On est coincée. On tente l’écrevisse. Uke appuie de tout son poids sur nos côtes. Ça craque. On s’en moque. On aime le corps à corps, sentir la compression des chairs, éprouver son souffle, son odeur. Cela nous rappelle… Oui ! cela nous rappelle…
« Mais quoi donc ? » crie la poupée.
On hésite. Est-elle en âge d’entendre ce que l’on aurait à raconter ? Et le restant de la liste ? On ne voudrait choquer personne, surtout pas Dieu dont chacun sait qu’il a la morale pudibonde.
— C’est bien mal Me connaître.
Judas… Tais-toi. On est fatiguée. On n’a pas même la force de hausser les épaules. On a besoin de nous reposer. On s’allonge sur le dos. On respire lentement. On baisse à nouveau les paupières. On pose les mains sur le ventre. Hara. On cherche une image. On aimait faire basculer l’esprit au cœur d’un rêve érotique pour nous endormir. On puise dans nos souvenirs. On croise une vague représentation de la Samaritaine, son boléro noir, sa jupe rouge, ses bas résille et sa culotte en chiffon de comptoir. [121d]
On doit confondre. Elle ressemble à Carmen.
— Prends garde à toi !
Mais Dieu, je t’aime.
On déraille. Voilà que l’on prend Judas pour Dieu, à moins que ce ne soit l’inverse. [118f]
Dériver.
Il nous faudrait un canot, ou une bouée de secours, un rondin. On n’a rien de tout cela. On est au milieu de l’océan. On maintient comme on peut la tête hors de l’eau. On nage. On rame. On flotte sur les illusions.
Botter.
Si seulement on faisait une touche, il se passerait enfin quelque chose, ceci ou cela, qu’importe ! pourvu que ce soit doux, tendre, bienveillant. Si seulement… Il y a eu tant de choses qui sont passées sans qu’elles ne soient ainsi, tant et tant que l’on pourrait craindre que l’amour ne s’y résume.
Souffrir.
Il n’en est plus question.
Aimer.
Jouir.
On ne veut nulle autre addition. On paie la note. On quitte la table sans laisser de pourboire. On enfile une paire de solaires. On gaine. On ouvre les épaules. On sourit. On avance au milieu de la route. On repère un jardin public. On y entre. On tourne autour de la lettre d’amour. On hésite encore à la lire. Elle renferme une telle quantité de malentendus et de blessures ! Et d’amour, aussi. De désir plutôt. D’excitation. Comment ne pas confondre les trois ? On n’a pas la réponse à cette question. On en appelle au clitoris. Il est incapable de se prononcer, ratatiné qu’il est sous son capuchon. La vulve alentour n’en mène guère plus large. On frotte un peu avec l’oreiller. On fait trois vœux que l’on garde secrets. Rien ne se passe. La pompe à cyprine est hors service. Il va nous falloir trouver une autre source de jouissance. Tant va à l’eau…
Foutue Samaritaine ! Elle est partie, envolée et le désir avec. On invoque le secours de la Bible. Elle suggère le Cantique des Cantiques. On lit. C’est cochon ! La vachette proteste. Elle ne veut aucune concurrence animale. On la rassure. Carmen a embarqué la Samaritaine qui de toute façon ne nous jamais désirée.
— Salopes !
En effet.
La vachette se rassoit et s’endort sur sa position dominante, cocarde en berne. On l’observe. Elle nous inspire un retrait stratégique. On choisit de se planquer dans l’entre-deux-fesses. C’est exigu et fétide mais il y fait bon. On va pouvoir se refaire une santé jusqu’à recouvrer le désir, la joie. Les deux vont si bien ensemble… La chair soupire.
Jouir.
Sortir.
Ce n’est pas l’envie qui nous manque. C’est quoi alors ? Quelque chose comme un ressort.
Sauter.
Tel le diable qui jaillit de sa boîte ? [117f] Encore faudrait-il que le couvercle se soulève au bon moment.
— Il se soulèvera.
Qu’en sais-tu, Judas ? Quand sais-tu ?
— Je sais. Écoute-Moi.
Qui fait donc derechef tinter cette satané clochette ? C’est agaçant. On regarde au loin. Il n’y a personne. On est seule dans la boîte avec la chair qui se délite et les éléments de la liste qui attendent l’histoire. On est seule. À moins que… [123d] [124d]
Aimer.
On y est. [119f]

48.

Mon ventre se creuse. Mes abdominaux dessinent un cône qui guide l’influx nerveux à ras de pubis, juste à l’endroit où la vulve prend naissance. Un filet de chair s’écoule dans le mouvement. Il transmet une quasi-chaleur au clitoris et mes petites lèvres chuchotent, prêtes à s’embraser en répons. Une courte irritation affleure. Va-t-il falloir que ma main s’en mêle pour que la chair jouisse de l’incendie qui court ?
Ce serait vain. La pulpe fait mine de s’enflammer alors que mon sexe est transi. Mes nymphes sont livides. Une urtication accessoire se fait passer pour une effervescence. Mon corps se trompe sans être dupe pour autant. Mon sexe brûle sans fondre. Il réclame une caresse, un baiser, une attention. Il invente. Je le ramène à la raison d’une pensée sereine et d’une petite claque bien ajustée. La brûlure s’estompe. Elle drope du côté du ventre, en passant par le pubis. L’estomac l’engloutit. C’est terminé.
Je reste frigide, mon entre-deux-cuisses simplement dévoué à la miction. [123f]

49.

On est là depuis combien de temps ? Là dans le corps ou là dans le corps qui se délite ? On l’ignore, quel que soit le point de vue selon lequel on se place. Cela n’a de toute façon pas d’importance. On s’interroge toujours sur ce qui va se passer. On est sans crainte, mais on s’interroge.
Sortir.
Rester.
On oscille entre l’intuition que l’issue n’est plus très loin et l’éventualité de ne pas atteindre le but que l’on s’est fixé. On voudrait se forger une conviction tant on a parfois l’impression de tourner en rond. Faut-il changer la perspective, trouver une chignole pour percer un trou dans la paroi, placer le pétard sous la boîte de champignons et se planquer pendant l’explosion ? On a cette histoire à raconter, avant, pendant, après. On a la Bible à lire, le dictionnaire à éplucher. On a le rêve à recomposer. On a l’amour, celui qui est dans la lettre, que l’on doit revoir. On a la tarte aux fraises à déguster. On à la foi également, et Dieu qui ne craint pas d’affronter la paire de merguez. On a Jacques Lacan, aussi, qui veut bien se cogner le poisson qui pue. C’est louable. On a… Il va falloir que l’on se décide.
Choisir.
Biaiser.
Ce serait trop facile.
On doit prendre les choses en main. On commence par quitter l’espace de l’entre-deux-fesses. On s’y sentait confinée. On n’aime pas les ambiances carcérales même si l’on sait que ce n’est pas le décor qui pose la liberté. On revient se placer sur le buste. Il est de moins en moins confortable mais la position est plus centrale. On a vue sur tout le corps. On a ouïe sur toute la boîte. Et même au-delà. N’est-ce d’ailleurs pas une voix que l’on perçoit ? On rattrape l’oreille. On se la colle au tympan. [122f]
— La la la !
Il n’y a plus aucun doute : quelqu’un chante et, pour cette fois, ce n’est pas la clochette. Est-ce la Samaritaine qui est revenue, toute dépitée de nous avoir plantée là, le clitoris en lambeaux et le cœur en berne ? Cela ne peut pas. Elle est comme sa cruche ; quand elle se casse, recoller les morceaux est impossible. Ils se sont éparpillés telle la poussière. Rien ne peut réparer cela. C’est comme la colère. On doit la faire passer afin que la haine puisse surgir.
Puis disparaître à son tour. [120f]
Comme la Samaritaine. [125f]


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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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